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Un journaliste autrichien reçoit un appel de la part d'une très vieille dame. Elle a une « foutue bonne histoire » à lui raconter. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle habitait une ferme isolée avec sa mère, son grand frère et sa petite sœur. Une nuit brumeuse, sa petite vie tranquille devint un cauchemar.

Je suis aussi dénuée de religion que ma mère l'était, mais contrairement à elle, je ne suis pas aussi catégorique quant à l'existence du Diable. S'il existe, il a très bien pu séjourner à Hartheim, dans ce château quadrangulaire posé au milieu du village comme une verrue tenace. Connaissez-vous Hartheim, Peter ?

– Oui. J'y suis allé il y a deux ou trois ans. C'est un lieu étouffant. Pas le genre d'endroit où j'irai passer mes vacances.

– C'est la litière du mal, cher Peter. L'antichambre de l'Enfer. J'allais à l'école là-bas, toute seule. Deux kilomètres à pied le matin, deux kilomètres le soir, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige, et inutile d'espérer une grève des bus pour manquer un jour d'école. J'étais une enfant assez intelligente et sociable, j'aimais apprendre, l'école est quelque chose de merveilleux, peut-être la plus belle invention de l'homme, et pourtant je m'y rendais avec une boule au ventre, une aigreur en tête, sans trop savoir pourquoi.

Quand nous jouions dans la cour et que le vent soufflait de l'est, il venait parfois du château des bouffées fétides de chair morte qui nous obligeaient à nous réfugier à l'intérieur et à fermer toutes les fenêtres. Ma maîtresse brûlait de l'encens et se signait avant de reprendre son cours. C'était une belle personne, une féministe, l'ourlet de la jupe un peu plus haut que ce que la décence exigeait. Elle était perspicace. Il lui venait souvent les larmes aux yeux, au beau milieu d'une leçon. Nous ne comprenions pas pourquoi elle s'arrêtait tout d'un coup de parler et fixait la masse trapue du château. Nous n'avions que huit ou neuf ans. La plupart d'entre nous ne pensait qu'à jouer aux billes. Elle fut renvoyée en cours d'année. Elle avait une mauvaise influence sur les élèves, soi-disant.

Mais ce jour-là, pour le comice agricole, il ne flottait sur la place aucune odeur malsaine. L'on ne sentait que le fumet des viandes rôties, des poissons grillés et du cochon qui tournait lentement sur la broche. Je ne sais pas pourquoi, je fus prise d'un haut-le-cœur et j'allai vomir dans un buisson. Ces effluves carnées m'avaient coupé l'appétit. Ma mère récupéra Jonas auprès d'une fille qui devint, quelques années plus tard, après bien des tribulations, sa femme. Ses hormones bouillonnaient et il espérait perdre son pucelage avant l'été. Je crois qu'il attendit encore quatre ou cinq ans, après cela, pour devenir un homme...

Nous rentrâmes donc à la ferme, sous un ciel de plus en plus bas et duveté, fourbus par une chaleur inhabituelle pour la région. Nous avions du travail, plus de travail qu'une femme, un adolescent et une gamine ne pouvaient en abattre. Nous n'étions pourtant restés que deux ou trois heures à cette kermesse de village, mais c'était un luxe que maman ne s'accordait pas souvent.

J'allai voir l'agneau à la bergerie. Il ne bougeait pas et sa mère semblait s'en désintéresser, comme si elle avait eu honte d'avoir mis au monde un petit difforme et maladif. Je fus pris d'une immense tristesse, à la pensée que cet agneau ne saurait jamais le goût de l'herbe, ni même celui du lait de sa mère. Bon, s'il n'avait pas été malade, il aurait fini dans une assiette, mais je suis une femme née dans les années trente ; de mon temps, on pouvait tout à fait prétendre aimer les animaux et respecter toutes les formes de vie, et manger de la viande aussi souvent qu'on le pouvait.

Quand est arrivé le soir, nous étions donc tous harassés, ce dont se moquait complètement Anna, ma petite sœur. Je n'ai jamais entendu un bébé pleurer autant. Le plus étrange, c'est qu'une fois qu'elle a su parler, je ne l'ai plus jamais entendue pleurer. Ma sœur est décédée l'année dernière, après avoir enduré bien des souffrances liées au cancer qui la rongeait, et pas une seule fois je ne l'ai entendue se plaindre.

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